Comment aider les salariés à retrouver un peu plus d'enthousiasme pour leur travail ? C'est la question que se posent de nombreux dirigeants, face à des équipes souvent moroses et dont ils regrettent le manque de dynamisme et d'initiative. Et pourtant, lorsqu'ils prennent un poste, 95 % des salariés sont sincèrement enthousiastes. C'est au bout de 6 mois qu'ils commencent à s'interroger : pourquoi tous ces efforts ? à quoi cela rime-t-il ?
Les publications que nous avons retenues analysent pourquoi il est devenu plus difficile de donner un sens à son travail, et comment les entreprises peuvent aider les salariés à retrouver une motivation plus profonde. Il s'en dégage trois principaux messages :
- Pour être réellement motivés par leur travail, les salariés doivent y voir plus qu'un simple moyen de gagner leur vie.
- L'entreprise peut y contribuer notablement en clarifiant sa raison d'être et sa vision, donnant ainsi un sens aux efforts collectifs.
- Elle peut aussi jouer sur l'organisation du travail, afin de favoriser ce qui permet à chacun de donner un sens à son implication individuelle.
Avis d'expert
Par Jean-François Coget, professeur de management et ressources humaines à HEC.
La crise du sens dont on parle beaucoup aujourd'hui dépasse largement le cadre de l'entreprise et concerne l'ensemble de la société contemporaine. Pour comprendre cette crise du sens, il faut remonter avant même l'ère industrielle. Une propension à la myopie historique nous conduit souvent à considérer que les bouleversements du monde du travail sont récents, mais l'essentiel de la question remonte selon moi au siècle des lumières. Cette époque a vu une remise en cause très violente des paradigmes qui permettaient aux individus de se représenter le monde. Nous avons en effet tous un paradigme, en général non formulé, pas forcément rationnel ni même exprimable, et profondément enfoui dans notre cerveau. C'est ce qui permet de donner un sens aux événements que nous vivons, et qui, collectivement, s'exprime dans la culture lorsque les individus se mettent d'accord sur un ensemble de valeurs pour pouvoir vivre en société. Or l'avènement de l'ère industrielle a profondément modifié la représentation du monde. Jusqu'alors, la religion et la science étaient confondues, le subjectif et l'objectif étaient fusionnés. Les philosophes du passé, comme Platon et Aristote proposaient une vision complète du monde qui comportait trois dimensions : le Vrai (objectif), le Beau (subjectif esthétique) et le Bon (subjectif moral). Au siècle des lumières est apparue une distinction majeure entre le subjectif et l'objectif, très bien décrite par le philosophe américain Ken Wilber. Séparer ces notions, et en particulier le religieux du scientifique, a été une bonne chose, en partie parce que cela a permis de faire progresser la science. Mais il s'est développé aujourd'hui une vision scientifique et capitaliste du monde qui a occulté la valeur du subjectif. C'est de là que vient la crise du sens actuelle : le vide laissé par la dévalorisation du subjectif est vécu comme déroutant et générateur d'anxiété. A cela, trois réponses possibles. Résister et refuser d'admettre que le monde a changé : une attitude pathologique. S'effondrer : pire encore ! Ou s'adapter, et déconstruire sa vision du monde pour en reconstruire une nouvelle, quitte à réutiliser des éléments de l'ancienne.
Pour réagir, la majeure partie des individus a besoin d'un leader : un leader charismatique et transformationnel qui articule une vision du monde pour les autres. Le rôle du leader est de créer une vision forte, qui permet aux individus de se transcender, qui leur propose des valeurs qui les dépassent. Il a généralement un temps d'avance sur l'évolution du paradigme, et incite ceux qui le suivent à changer. En négatif, Hitler s'est révélé un remarquable leader à une époque où l'Allemagne avait perdu ses repères. Il a su toucher les cœurs et redonner un sens à la vie des Allemands meurtris par la défaite de 1918. En positif, Gandhi est reconnu comme l'un des grands leaders de ce siècle qui a su donner une raison d'être à des millions d'Indiens, et faire évoluer la vision du monde de la planète tout entière.
L'entreprise peut-elle et doit-elle remplir ce rôle, traditionnellement attribué plutôt à l'Etat ou à l'Eglise ? Probablement, car elle occupe une place de plus en plus omniprésente dans la société. Certaines entreprises ont désormais une influence supérieure à celle des Etats. Et la société attend de l'entreprise beaucoup plus que son seul rôle capitaliste, comme en témoignent par exemple les attentes concernant le développement durable ou l'action de l'entreprise vis-à-vis de la communauté. Le capitalisme ne peut suffire comme créateur de sens, car il est cantonné exclusivement au registre rationnel et objectif. Pour répondre au besoin de sens, il faut formuler une vision qui touche les gens viscéralement. Le leader doit donc avant tout écouter ses passions et sortir de la logique. Il doit enfin être humble : une vision est quelque chose en quoi on croit, mais dont on ne "sait" pas si elle est valide. C'est pourquoi les visions des entreprises dépassent largement le cadre de leur activité pour aborder des notions plus globales : c'est la vision des fondateurs de Sony, qui voulaient "reconstruire le Japon". Parfois, ce sont les situations de crise qui sont de nature à créer du sens : pendant la Deuxième Guerre mondiale aux Etats-Unis, les ouvriers des usines d'armement ont fait preuve d'un véritable enthousiasme pour un travail intrinsèquement peu passionnant, mais dont ils voyaient de façon très claire la portée à grande échelle. Ainsi, donner du sens suppose de s'intéresser non seulement à la face émergée de l'iceberg que constitue la dimension rationnelle, mais d'englober un ensemble de dimensions subjectives beaucoup plus larges.
|
|